Homéostasie et inhibition réciproque : quand une petite confusion change toute l’exposition

Et si, derrière une exposition inefficace se cachait une simple confusion entre deux concepts proches mais pas interchangeables ?

En TCC, homéostasie émotionnelle et inhibition réciproque mènent toutes deux à l’habituation, mais pas du tout par le même chemin.

Cet article reprend la vidéo du Professeur Stéphane Rusinek sur le sujet :

Homéostasie émotionnelle : laisser l’anxiété monter… puis redescendre

À l’origine, l’homéostasie vient de la physiologie : le corps cherche en permanence à revenir à un état d’équilibre (température, glycémie, etc.). Transposé aux émotions, cela donne l’idée suivante : toute émotion intense finit, tôt ou tard, par décroître et revenir vers un niveau de base plus neutre. En thérapie, cela se traduit par la fameuse courbe de l'émotion également appelée le décours normal des émotions : montée de l'émotion qui atteint son pic puis plateau où l'émotion stagne et enfin diminution progressive de l'intensité de l'émotion si la personne reste suffisamment longtemps confrontée au stimulus anxiogène, mais inoffensif.

L’habituation découle alors de la répétition de ces expériences émotionnelles : à force de vivre la courbe de l'émotion, l’anxiété atteint un pic moins fort et décroît plus vite.

Inhibition réciproque : installer le calme avant de rencontrer la peur

L’inhibition réciproque repose sur une idée simple : certains états sont incompatibles entre eux. On ne peut pas être ivre et sobre au même moment, tout comme il est difficile d’être profondément relaxé et très anxieux en même temps. Une façon d'utiliser ce phénomène en thérapie serait de d’abord installer un état de relaxation (Schultz, Jacobson, hypnose, respiration, etc.), puis d'exposer au stimulus anxiogène (comme dans la désensibilisation systématique de Wolpe par exemple).

L’habituation prend une autre couleur : le·a patient·e fait l’expérience de la situation anxiogène « en étant bien », et associe progressivement ce stimulus à un état de confort plutôt qu’à l'anxiété (ou à un état moins inconfortable qu'initialement envisagé). Par ailleurs, grâce à l'inhibition réciproque, le pic de l'anxiété est moins fort ce qui permet d'accélérer le décours normal des émotions.

L’erreur classique : demander de se relaxer… au pic d’anxiété

Une confusion fréquente consiste à vouloir utiliser le principe de l’inhibition réciproque trop tard.

Lorsque des psy donnent le conseil : « Quand vous sentez l’angoisse monter, pensez à vous relaxer », sur le papier, l’idée paraît séduisante mais en pratique, l'inhibition réciproque agit à l'encontre de l'effet escompté. Au pic de l’anxiété, le système d’alerte est déjà activé : pensées anxieuses, hypervigilance, sensations corporelles marquées. Cet état anxieux est incompatible avec un état de relaxation et cela va quelquefois à l'encontre de l'intérêt des patient·e·s qui peuvent se sentir nul·le, incapable de se relaxer alors que cette relaxation est impossible à ce moment-là. 

Dans la vidéo, l'exemple est donné d'un patient phobique de l’avion à qui l’on conseille de se relaxer en montant à bord, alors que l’angoisse est déjà au maximum. Ses manifestations anxieuses se maintiennent malgré les tentatives de relaxation. Une façon plus pertinente d'utiliser l'inhibition réciproque serait de proposer au patient de se relaxer avant de monter (et même avant d'aller à l'aéroport). Ainsi la relaxation va inhiber une partie de l'anxiété et le patient va pouvoir prendre l'avion plus sereinement et apprendre que cela se passe bien quand il prend l'avion. La courbe de l'émotion va également agir et l'intensité de l'anxiété va probablement diminuer au cours du vol. 

En conclusion, on peut dire que si l’on veut vraiment utiliser l’inhibition réciproque, le timing compte autant que la technique de relaxation.

Homéostasie ou inhibition réciproque, en prendre conscience pour affiner son discours auprès des patient·e·s

Avant de donner une consigne à un·e patient·e, un court questionnement peut aider : suis‑je en train de travailler avec l’homéostasie ou avec l’inhibition réciproque ?

Homéostasie : L'anxiété est déjà là et je demande à la personne de rester jusqu’à ce qu’elle redescende progressivement.

Inhibition réciproque : On favorise d’abord la détente, puis la personne s'expose au stimulus anxiogène pour que la détente inhibe l'anxiété.

La connaissance fine de ces phénomènes nous permet également de mettre en perspective des pensées inadaptées que les personnes peuvent entretenir avec elles-mêmes. La prochaine fois qu'un·e patient·e vous dira « et dans cette situation anxiogène, je n'ai pas su me détendre, je suis incapable de vivre cette situation sereinement », rappelez-lui que c'est normal car l'anxiété inhibe la relaxation et que la prochaine fois il sera intéressant de se détendre avant d'être dans la situation anxiogène.

Quelques mots concernant la relaxation

La relaxation ne se limite pas aux protocoles formels. Pour certaines personnes, une relaxation de Schultz bien réalisée fera l'affaire, pour d’autres, un bain chaud, un bon film, la cohérence cardiaque ou encore de l’hypnose seront plus adaptés. L’enjeu, à notre sens, est que la personne puisse s’approprier un outil  et qu’elle soit capable de l'utiliser dans sa vie quotidienne, surtout en amont des expositions.

L’important n’est plus d'avoir un outil à mobiliser en cas de forte émotion mais de pouvoir atteindre un état suffisamment incompatible avec l’anxiété avant d'y être confrontée afin que l’inhibition réciproque puisse jouer son rôle.

Quelques idées à expérimenter dans votre pratique clinique :

Présentez explicitement aux patient·e·s les deux « chemins » vers l’habituation (homéostasie vs inhibition réciproque) et choisissez ensemble celui qui convient le mieux à la personne.

Ajustez votre pratique : si vous travaillez avec l'homéostasie, acceptez la montée d’anxiété (et faites une psycho-éducation béton sur la courbe de l'émotion); si vous travaillez avec l'inhibition réciproque, prenez suffisamment de temps pour favoriser la relaxation avant.

Normalisez les difficultés à se relaxer sur commande quand l’angoisse (ou tout autre émotion incompatible avec la détente) est déjà très élevée.

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